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Pourquoi le célèbre écrivain africain Alain Mabanckou a-t-il dit non au projet francophone du président Macron ?
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Dans son discours devant la “jeunesse africaine” à Ouagadougou, en novembre 2017, le président français Emmanuel Macron a fait grand cas de son projet de promotion de la langue française à travers le monde, avec les conseils de penseurs africains et autres. Deux semaines plus tard, il invite Alain Mabanckou, le célèbre romancier et essayiste congolais, à y participer.

 

Mais Mabanckou – qui partage son temps entre Paris et Los Angeles, où il est professeur à l’UCLA (Université de Californie à Los Angeles) – a refusé. Dans une lettre ouverte à Macron, publiée le 15 janvier dans le magazine français L’Obs, il a rejeté tout le projet. La langue française n’est pas menacée, affirme-t-il. Au lieu de cela, la Francophonie – l’organisation basée à Paris avec 57 pays membres, à peu près l’équivalent du Commonwealth – et d’autres initiatives fondées sur le partage de la  langue française, servent les intérêts politiques de la France et ceux des élites répressives africaines.

 

Mabanckou, 51 ans, est peut-être le romancier africain francophone le plus en vue de sa génération et le plus visible dans les milieux littéraires français. Lauréat de plusieurs prix majeurs dont le prestigieux Prix Renaudot 2006 pour son roman Mémoires d’un porc-épic, il a été invité à donner une série de conférences au Collège de France en 2016, un sommet de la reconnaissance intellectuelle. Il a grandi à Pointe-Noire, en République du Congo, et a écrit dix romans et plusieurs recueils de poésie. Il enseigne à UCLA depuis 2006.

 

Selon Mabanckou, la politique africaine de Macron, jusqu’à présent, est le même vieux vin que nous ont servi les précédents présidents français, mais dans une nouvelle bouteille. Au lieu de rassembler les intellectuels en conseils, il suggère à Macron d’écouter les jeunes Africains et d’arrêter de soutenir les dictateurs qui “retiennent l’avenir de l’Afrique en otage”.

 

Vous êtes un personnage important dans les lettres françaises et la culture publique. Ce n’est pas tout le monde qui donne des conférences dans de prestigieuses universités françaises ! Étant donné votre influence, pourquoi refuser l’invitation du président Macron ?

 

AM : J’ai écrit pour dire au président Macron que je ne participerais pas à son projet sur la langue française et la francophonie parce que je sentais vraiment, dans ma conscience, que l’avenir de l’Afrique était à nouveau pris en otage.

 

Vous avez écrit que la langue française n’est pas vraiment menacée et que la Francophonie sert surtout à maintenir des régimes répressifs. En reliant les points, cela signifie-t-il que la question de la langue française est utilisée cyniquement à des fins néo-coloniales ?

 

AM : Oui, je pense que la Francophonie fonctionne comme une forme de contrôle colonial. L’organisation ne défie jamais les dictateurs africains qui manipulent les constitutions ou truquent les élections pour rester au pouvoir pour toujours, ou jusqu’à ce que le peuple les renverse. Je pense que la vraie question n’est pas l’avenir de la langue française, mais ce qu’il faut faire pour que les jeunes Africains ne vivent plus sous ces régimes, sans espoir pour leur avenir. La France accueille toujours ces dictateurs, et l’organisation de la Francophonie ne critique jamais ces systèmes qui remontent à notre soi-disant indépendance. C’est une situation néocoloniale, et il est temps de l’exposer.

 

Macron mentionne souvent les écrivains et penseurs francophones par leur nom. Parmi les écrivains actuels, il a dit combien il admire Leïla Slimani et vous-même. Pensez-vous qu’il vous utilise comme un gage, plutôt que de s’engager sérieusement dans votre travail et vos idées ?

 

AM : Il ne s’agit pas de laisser tomber des noms, mais de s’engager sérieusement avec la Francophonie. J’apprécie que le président Macron appartienne à une génération plus jeune. S’il le voulait, il pourrait vraiment faire bouger les choses. Mais ses actions ne correspondent pas à ses paroles. Pour faire face à la francophonie, il faut identifier les vrais enjeux et les aborder. La menace pour la langue française, c’est la France elle-même, car elle n’a pas de politique claire en la matière.

 

La politique française à l’égard de l’Afrique a-t-elle changé depuis l’élection de Macron l’an dernier ?

 

AM : Beaucoup d’Africains croyaient que Macron allait changer la politique française, mais il s’occupe surtout des chiffres qui ont contribué au déclin du continent. Quand il s’agit de démocratie et de liberté d’expression, il est resté vague – ou silencieux.

 

La langue française, les liens sociaux et commerciaux des élites africaines avec la France, la monnaie commune le CFA – toutes ces choses sont liées. Y a-t-il un quelconque avantage à partager la langue et la culture publique, ou est-il totalement lié à l’hégémonie néocoloniale ?

 

AM : Il peut y avoir des échanges productifs tant que nous nous rendons compte à quel point les dirigeants africains ont profités du néo-colonialisme. Nous sommes économiquement dépendants. La monnaie est de plus en plus contestée. Nous devons réinventer nos États. Une fois que nous aurons enfin pratiqué la démocratie, nous pourrons établir des relations équilibrées avec les anciens colonisateurs.

 

La réponse la plus radicale est venue du Rwanda, où ils se débarrassent du français au profit de l’anglais. Est-ce que c’est ce qu’il faudra pour sortir du cycle pervers de domination de la Francophonie ?

 

AM : Le Rwanda est un cas particulier. Elle entretient des relations tendues avec la France, non seulement à cause du génocide de 1994, mais aussi à cause d’interventions antérieures. De l’autre côté, il y a des pays qui ramènent le français, comme Maurice. J’évite les postures radicales : La langue française est variée, plurielle, diverse, et nous n’avons pas besoin de la permission de la France pour créer avec elle. Le Rwanda a pris une décision politique que je respecte. Mais il y aura toujours des auteurs rwandais qui écrivent en français.

 

L’un des principaux coûts de cette situation est l’effet inhibiteur sur les liens culturels et économiques entre voisins francophones et anglophones. S’il est dans l’intérêt de la France et des élites francophones de garder les choses telles qu’elles sont, quelle est la voie à suivre pour une véritable intégration entre les pays francophones et anglophones ?

 

AM : Nous avons besoin de plus de dialogue entre les espaces francophones et anglophones. C’est ce que j’ai fait pendant des années avec des collègues comme Abdourahmane Waberi ou Souleymane Bachir Diagne – ou bien avant nous, Maryse Condé et Edouard Glissant-, tous enseignant dans des universités américaines, confrontant notre expérience avec le monde anglophone. Nous devons le faire également dans les universités africaines, comme Achille Mbembe le fait en Afrique du Sud. Et cela s’étend à l’Afrique lusophone et hispanophone.

 

Avez-vous eu des nouvelles du président Macron ?

 

AM : La lettre n’exige pas de réponse. La meilleure réponse que le président de la France pourrait offrir serait de prendre au sérieux les demandes des jeunes Africains, qui ne veulent plus que les institutions de la Francophonie servent de table où les dictateurs qui tiennent le continent en otage se réunissent et mangent.

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